Il y a des affaires qui commencent par un bulldozer et qui finissent par révéler toute l’architecture d’un système. Les déguerpissements de Koumassi et Port-Bouët ne sont pas seulement des opérations de démolition. Ils semblent ouvrir une fenêtre brutale sur la manière dont la Côte d’Ivoire serait désormais administrée : par la force, par l’opacité, par les réseaux, par les intérêts privés et par une haute administration qui agirait comme si le pays était devenu un patrimoine à liquider avant l’heure des comptes.
Au départ, un nom est jeté en pâture : Alloui Brou Jacques. L’homme serait présenté comme celui au profit duquel des destructions auraient été menées à Koumassi Campement. Mais à regarder l’ampleur des moyens mobilisés, la présence des forces de l’ordre, les cargos, les engins, l’assurance avec laquelle l’opération a été conduite, une question s’impose : Alloui pouvait-il, à lui seul, déclencher une telle mécanique ?
Il serait trop commode de faire porter à un seul individu le poids d’une opération qui, dans ses moyens, dans sa brutalité et dans son calendrier, ressemble davantage à une action couverte depuis les hauteurs du pouvoir. Si Alloui est aujourd’hui exposé, il pourrait bien n’être que le fusible d’un réseau plus vaste, le visage visible d’un mécanisme invisible, le dindon de la farce dans une affaire dont les véritables bénéficiaires seraient ailleurs.
Le procureur de la République a d’ailleurs ouvert une brèche considérable. Selon les éléments communiqués, la demande de démolition attribuée à Alloui Brou Jacques aurait été rejetée par la juridiction compétente. Plus troublant encore, cette requête n’aurait concerné qu’un nombre limité d’habitations, très loin de l’ampleur des destructions observées sur le terrain. Dès lors, qui a transformé un dossier limité en opération massive ? Qui a donné les instructions ? Qui a mobilisé la force publique ? Qui a laissé faire ? Qui avait intérêt à ce que ces terres soient libérées dans la précipitation ?
C’est là que l’affaire de Koumassi rejoint celle de Port-Bouët. Car Port-Bouët n’est pas un territoire ordinaire. C’est une commune stratégique, proche de l’aéroport international, du littoral, des grands axes, du port, des zones logistiques, des emprises sécuritaires et des espaces économiques les plus sensibles du pays. Quand des populations y sont déplacées, quand des quartiers y sont rasés, quand des familles y sont expulsées, il ne peut pas s’agir d’un simple geste administratif.
La réaction du Conseil municipal de Port-Bouët, qui a demandé l’arrêt immédiat des opérations et exprimé son soutien aux déguerpis, montre que même au niveau local, l’incompréhension est profonde. Si les élus communaux eux-mêmes s’interrogent, alors la question devient nationale : d’où viennent réellement les ordres ? De la mairie ? Du district ? Du ministère ? De l’administration centrale ? Ou d’un cercle plus restreint où se croiseraient intérêts fonciers, intérêts sécuritaires, intérêts économiques et calculs politiques ?
C’est ici que le nom de GEOS prend toute sa dimension.
Le groupe français GEOS, acteur privé de la sécurité, est déjà présent dans le débat ivoirien depuis son implication autour de la sûreté du Port autonome d’Abidjan. Une convention de concession a été signée avec Ivoire Sûreté Portuaire, présentée comme représentant GEOS en Côte d’Ivoire, avant d’être approuvée par décret en Conseil des ministres. Officiellement, il s’agit de sécurité portuaire. Mais politiquement, la question est plus profonde : pourquoi les espaces les plus stratégiques du pays semblent-ils progressivement confiés, directement ou indirectement, à des acteurs privés liés à des intérêts extérieurs ?
Le port, l’aéroport, la logistique, la sûreté, la formation, la défense, la surveillance, les zones côtières, les emprises urbaines : mis bout à bout, ces éléments dessinent une carte inquiétante. La Côte d’Ivoire ne serait-elle pas en train d’être reconfigurée comme une plateforme stratégique sous influence, où les populations pauvres deviennent des obstacles à déplacer et où les terres libérées deviennent des opportunités à distribuer ?
L’affaire devient encore plus sensible lorsqu’on la relie aux débats tenus en France sur la politique africaine de Paris. Devant des parlementaires français, des structures comme DCI, Expertise France ou GEOS ont été évoquées dans le cadre de la coopération, de la sécurité, de la formation et de l’influence française en Afrique. Là où les bases militaires françaises sont contestées, là où la présence officielle devient politiquement coûteuse, les relais privés ou parapublics peuvent apparaître comme une nouvelle méthode : moins visible, plus souple, plus difficile à contester.
C’est précisément cette nouvelle forme d’influence qui doit inquiéter les Ivoiriens.
Car si GEOS, DCI, Expertise France ou d’autres structures venaient à s’inscrire dans une stratégie plus large de contrôle des zones sensibles, alors les déguerpissements de Koumassi et Port-Bouët ne seraient plus de simples opérations urbaines. Ils deviendraient les symptômes d’une recomposition géostratégique du territoire ivoirien. Sous couvert d’assainissement, de modernisation, de sécurité ou d’investissement, on viderait des espaces populaires pour préparer d’autres usages, d’autres concessions, d’autres intérêts.
C’est ainsi que fonctionne le système Ouattara depuis des années : on privatise, on concède, on externalise, on justifie, puis on réprime ceux qui protestent. Les populations découvrent toujours trop tard ce qui avait été décidé sans elles. Les signatures précèdent les explications. Les décrets précèdent les débats. Les bulldozers précèdent les relogements. Et les victimes sont priées d’accepter leur sort au nom du développement.
Mais quel développement peut se bâtir sur des familles jetées dehors en pleine saison des pluies ?
Pascal Affi N’Guessan, président du Front populaire ivoirien et président de la CAP-CI, a eu raison de fustiger cette logique. On ne congédie pas des humains de cette manière. On ne détruit pas des vies pendant que les pluies endeuillent déjà les familles ivoiriennes. On ne parle pas de modernisation quand des enfants dorment dehors, quand des femmes perdent leurs commerces, quand des vieux voient disparaître en quelques minutes le fruit de toute une vie.
Ce régime a-t-il peur de la fin de son cycle politique ? Est-ce pour cela qu’il accélère les opérations de bradage, de concession, de privatisation et de transfert d’espaces stratégiques ? Est-ce pour cela que certaines décisions semblent prises dans la précipitation, comme si le pouvoir voulait verrouiller avant que le rapport de force national ne change ?
La question est grave.
Même si l’on dit que la nation est continuité, la continuité de l’État ne protège pas automatiquement les fautes politiques, administratives ou pénales. Si demain il est établi que des familles ont été déguerpies illégalement, que des destructions ont été menées sans base juridique suffisante, que des forces publiques ont été mobilisées abusivement, que des bénéficiaires cachés ont profité du foncier libéré, alors les responsabilités devront être recherchées.
Les bailleurs, les opérateurs économiques et les partenaires qui profitent aujourd’hui de la légèreté avec laquelle le clan au pouvoir braderait le pays doivent aussi se poser une question simple : que vaudront demain les contrats, concessions et avantages obtenus dans un climat de soupçon, de brutalité sociale et de contestation populaire ? Un pays n’est pas un butin. Une terre arrachée dans la douleur reste une bombe politique différée.
La famille Ouattara n’en serait donc pas à son premier essai. Depuis l’arrivée d’Alassane Ouattara au sommet de l’État, porté par son image d’homme des institutions financières internationales, une vieille accusation revient sans cesse dans le débat public : “Ouattara brade, Ouattara achète.” Cette formule, brutale mais persistante, traduit une suspicion ancienne : celle d’un pouvoir qui liquiderait des pans entiers du patrimoine national tout en permettant à ses réseaux, à ses alliés ou à des intérêts privés de se repositionner sur les richesses cédées.
Aujourd’hui, avec Koumassi, Port-Bouët et GEOS en arrière-plan, cette formule prend une nouvelle profondeur. Ce ne serait plus seulement l’économie qui serait concernée. Ce serait le territoire lui-même. Ce seraient les ports, les aéroports, les quartiers, les zones logistiques, les espaces côtiers, les marchés, les terres et les points de souveraineté.
Le drame ivoirien est là : pendant que le peuple pleure ses maisons détruites, d’autres regardent déjà la valeur du terrain libéré.
C’est pourquoi une enquête sérieuse s’impose. Pas une enquête de communication. Pas une opération pour sacrifier un fusible. Une vraie enquête administrative, judiciaire et parlementaire. Elle devra établir qui a donné les ordres, qui a demandé l’appui des forces de l’ordre, qui a autorisé les engins, qui a validé les actes, qui a profité ou devait profiter des espaces dégagés, et quels liens éventuels existeraient entre ces déguerpissements, les projets de sécurisation, les concessions privées et les intérêts stratégiques étrangers.
La Côte d’Ivoire ne peut pas continuer à être gouvernée comme une propriété privée. Le peuple ivoirien n’est pas une variable d’ajustement. Les pauvres ne sont pas des déchets urbains. Les quartiers populaires ne sont pas des réserves foncières à liquider au profit des puissants.
Koumassi et Port-Bouët doivent devenir un tournant. Soit le pays accepte que la force, l’argent et les réseaux décident de tout ; soit il exige que le droit, la justice et la dignité humaine reprennent leur place.
Car derrière les murs tombés, il y a une vérité qui se dresse : un régime qui détruit les maisons de son peuple pour satisfaire des intérêts opaques ne construit pas une nation. Il prépare seulement le procès politique, moral et historique de sa propre gouvernance.
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