LIVRE – POUTINE, LA STRATÉGIE DU DÉSORDRE

by | Apr 1, 2021 | Géopolitique, International, Russie

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Voilà quelques années qu’aucun nouveau livre n’était paru sur le Sphinx du Kremlin comme si tout avait été écrit sur ce que l’on savait de lui. Mais la marche du temps a continué et s’est même enrichie ces derniers mois à son sujet comme sur celui de la Russie. Il était temps d’écrire à nouveau sur Vladimir Poutine ce à quoi se sont employés avec talent et non sans profondeur les deux auteurs qui ont manifestement puisé aux meilleures sources. Ils se livrent par conséquent à un vigoureux état des lieux, cela est bien, mais qui tourne en fait à un réquisitoire implacable, qui ne met l’accent que sur ce qu’ils dénoncent comme les points les plus détestables du leader russe et de sa politique. Il est vrai que depuis l’affaire Navalny, l’image de Poutine s’est encore considérablement dégradée en Europe et aux Etats -Unis, et ce fait personne ne peut le nier. Que l’on en juge par leur entrée en matière.

Septembre 2020. Vladimir Poutine expose, inflexible, sa vision de l’ordre international devant les drapeaux de la Russie et des Nations unies accolés. Il s’adresse au monde pour le 75e anniversaire de l’Assemblée générale de l’organisation depuis Moscou, dans un contexte contraint par la pandémie mondiale. Cette distance ne doit pas être pour lui déplaire écrivent-ils – en sont-ils persuadés -, le chef du Kremlin n’ayant pas remis les pieds à New York pour cet exercice pendant treize ans, à une exception près. En ce mois de septembre, il se fait le héraut de « l’égalité des États souverains, la non-ingérence dans leurs affaires intérieures, le droit des peuples à déterminer leur propre avenir, le non-recours à la force ou à la menace de la force et le règlement politique des différents ».

Soulignant l’avènement d’un monde « compliqué, multipolaire et multidimensionnel », sa stratégie s’inscrit précisément, depuis vingt ans, dans ces « zones grises, vagues de l’arbitraire et de l’illégitimité » qu’il récuse pourtant dans son discours. Voilà une façon de tirer de son discours des conclusions quelque peu hâtives, car en fait ces paroles de Vladimir Poutine sont applaudies assez largement dans le monde, dans ce qu’on appelait jadis le Tiers monde, et non seulement dans les pays autoritaires. Nous ne reviendrons pas sur les principales étapes de la carrière de l’ancien agent du KGB, comme ils se plaisent à le rappeler, car rien de nouveau ne peut être dit sur ce point.

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Après vingt ans de pouvoir, poursuivent-ils, Vladimir Poutine, la soixantaine passée, reste un inconnu. C’est un dirigeant froid, inaccessible. C’est en effet un des aspects du personnage, qui sait se contrôler à merveille, bien de nos dirigeants devraient s’en inspirer plutôt que d’étaler leur vie sur la place publique. Transparence oui, mais déballage, non. Mais qui l’a vu à l’œuvre en Russie, en perçoit une autre image, même si elle est habilement construite, cela va de soi. Il s’adresse avec facilité à tous les publics, et fait figure de « père » ou plutôt de « tsar ». La France, qui a longtemps fait appel à des sauveurs, Clémenceau, Pétain, de Gaulle devrait mieux comprendre ce rôle que joue Poutine dans un pays encore marqué par les troubles de la décennie 1990, qui s’éloigne certes, mais reste encore prégnante dans les vieilles générations dont les valeurs patriotiques, nationales, familiales, traditionnelles nous paraissent si surannées.

Il s’agit d’un fossé civilisationnel réel, dont on ne rend pas toujours compte; Sa vie privée est un tabou, poursuivent-ils. Tout juste sait-on écrivent-ils qu’il a deux filles, Maria, né en 1985 à Leningrad, et Ekaterina, née l’année suivante dans l’ex-République démocratique allemande (RDA) où il se trouvait en poste, et qu’il a divorcé de son épouse, Lioudmila Chkrebneva , une ancienne hôtesse de l’air. Le « tout juste » est un peu juste car on connaît bien des choses sur ces deux filles, dont l’une a épousé un Néerlandais, preuve que le père n’est pas si tyrannique ou nationaliste que cela.

Le chef du Kremlin demeure profondément marqué par son héritage KGBiste. Lorsqu’il arrive au pouvoir, Vladimir Poutine n’a pas les moyens de ses ambitions. Le retard de la Russie postsoviétique reste considérable et nécessite une restructuration politique et économique profonde, qui prendrait trop de temps pour reconquérir sa place perdue de puissance égale aux États-Unis. Le chemin qu’il choisit est tout autre : transformer l’ordre international tout en étendant son pouvoir sur la société russe. Cette façon de voir ne paraît pas correspondre à la réalité. Poutine, s’est d’abord efforcé de restaurer l’autorité de l’Etat et de l’économie russe avant d’imprimer sa marque sur l’extérieur. N’a-t-il pas été le premier à téléphoner à George Bush après le 11 septembre, pour lui apporter son soutien ? Il a d’ailleurs tenté de faire valoir que la guerre en Tchétchénie, malgré tous ses manquements aux droits de l’homme était une opération anti terroriste, mais n‘a pas été suivi sur ce point, autre point de divergence qui n’ a fait que s’approfondir avec l’engagement de Moscou en Syrie.

Mais l’essentiel est ailleurs et porte sur les événements de ces derniers mois, qui doivent être examinés avec la plus, grande attention. A l’été 2020, en dépit de l’épidémie de Covid-19 le président russe change le visage du pays, c’est vrai, mais précisons que la réforme constitutionnelle avait été envisagée dès janvier, avant la pandémie. Le 1er juillet, au terme d’un référendum étalé sur sept jours, la Constitution de la Fédération de Russie est fondamentalement modifiée. Éclipsées par la « remise à zéro » du compteur des mandats jusqu’ici effectués par le chef du Kremlin – ce qui lui permet en théorie de se maintenir au pouvoir jusqu’en 2036 –, d’autres dispositions, introduites par le président, bouleversent l’esprit du texte adopté en 1993, première constitution démocratique de la Russie. La foi en Dieu cohabite désormais avec le principe de laïcité ; l’institution du mariage se limite à l’union d’un homme et d’une femme, fermant ainsi la porte à l’union légale homosexuelle ; la valorisation du passé est inscrite dans les tables de la loi fondamentale comme une obligation – le pays « honore la mémoire des défenseurs de la Patrie et garantit la défense de la vérité historique » ; seule la langue russe est constitutive de l’État.

La Fédération de Russie se dit aussi l’unique successeur de l’URSS. L’État assure l’éducation patriotique, la défense des compatriotes russes résidant à l’étranger et la protection de la culture russe, présentée comme un héritage unique d’une nation pourtant multiethnique. C’est un tournant conservateur et nationaliste majeur, écrivent-ils, mais pour quiconque connaît la Russie ces dispositions, dans leur ensemble, correspondent à la mentalité et aux aspirations d’une majorité de la population. Bien de ces principes ne sont-ils pas par ailleurs partagés par bon nombre de pays ? Pourquoi ne juger l’ordre constitutionnel russe qu’à l’aune des vieilles démocraties parlementaires européennes, dont les modèles s’étiolent lentement…

A voir ce qui se passe, chez nous dans l’Union européenne en Pologne ou en Hongrie, en matière d’avortement ou d’autres droits, comment s’offusquer de ce qui se passe en Russie, pays qui n’a jamais goûté aux délices de notre démocratie libérale, et où il est vrai orthodoxie, nationalisme, et autocratie, sont redevenus les piliers de l’ordre politique comme durant le règne de Nicolas Ier. C’est peut-être un retour malheureux pour un démocrate européen de bonne foi, mais c’est une dure réalité. La Chine de Xi Jinping n’est-elle pas revenue à certains crédos maoïstes ? Quant à l’Inde de Modi ne tourne-t-elle pas le dos à l’héritage de Gandhi et de Nehru ? À l’avenir, la nouvelle Constitution consacre également la primauté absolue du droit russe sur le droit international. N’est-ce pas le cas, peu ou prou des Etats -Unis. A-t-on vu ceux-ci se plier à la règle internationale lorsque celle-ci allait à l’encontre de leurs intérêts ? Et la puissante Cour constitutionnelle de Karlsruhe ne considérerait-t-elle pas parfois que le droit constitutionnel allemand prévaut sur le droit européen, comme elle l’a récemment jugé, en mai dernier, à propos du rachat des dettes par la BCE ?

Le chef du Kremlin s’assure ainsi que le système de gouvernance qu’il a construit depuis deux décennies lui survivra, quel que soit son avenir à la tête du pays. Cette nouvelle Constitution, déclare-t-il dans son adresse à la nation, le23 juin 2020, doit permettre de graver dans le marbre le système poutiniste « pour des décennies à venir ». N’est-ce pas le vœu de tout homme d’Etat de voir son œuvre se pérenniser ? Qui veut bâtir sur du sable ? Une étape supplémentaire est franchie en novembre 2020 avec l’introduction d’un projet de loi destiné à étendre l’impunité aux anciens présidents au-delà de leurs mandats. Au pouvoir depuis plus de deux décennies, ce qui lui confère la plus longue longévité au sommet de l’État depuis Staline, Vladimir Poutine a depuis longtemps éradiqué toute forme d’opposition interne, cela et vrai.

L’empoisonnement d’Alexeï Navalny, lui, est associé à la Biélorussie. Vladimir Poutine redoute en effet plus que tout, la contagion, en Russie, des mouvements de contestation, surtout lorsqu’ils émanent de populations proches. Or, après les manifestations de l’hiver 2013-2014 à Kiev, qui ont abouti à un changement de pouvoir et à la fuite du président ukrainien contesté, Viktor Ianoukovitch, c’est au tour des Biélorusses, à l’été 2020, de descendre massivement dans les rues de Minsk pour protester contre la réélection entachée de fraudes de leur dirigeant, Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 1994. La riposte du Kremlin sonne comme une gifle : la Russie, annonce le président russe, a constitué des forces spéciales prêtes à intervenir « si des éléments extrémistes, sous couvert de slogans politiques, dépassent les bornes ». Moscou a déjà envoyé ses journalistes remplacer des collègues biélorusses réticents, officiellement à la demande de Minsk. Vladimir Poutine n’est cependant pas à l’abri d’une contestation grandissante de son pouvoir sur la scène intérieure russe. Les manifestations de l’hiver 2011-2012 à Moscou et à Saint-Pétersbourg, celles du printemps 2017 partout sur le territoire, de 2018 sur l’impopulaire réforme des retraites, de 2019 dans la région de Khabarovsk, constituent autant de signaux d’alerte.

La génération des jeunes Russes qui ont aujourd’hui vingt ans n’a connu qu’un seul président. Mais sait-on que Navalny, selon le centre indépendant Navalny ne jouit d’un taux d’approbation que de 27% et si beaucoup de jeunes manifestent, ce n’ est pas tellement en faveur du fameux blogger, dont nul ne met en cause le courage, mais pour exprimer son envie de changement. Après tout n’a-t-on pas scandé, en mai 1968, sur le pavé parisien « Dix ans ça suffit » ? Sur ce point le peuple russe a fait preuve de plus de patience, peu politisé qu’il est. Le Kremlin ne se livre certes pas à une répression de masse, comme autrefois, mais il exerce une répression sélective en choisissant des « exemples » qui sont autant de messages envoyés à l’ensemble de la population. Il n’a pas à s’occuper, lui, d’une alternance démocratique qui fait valser les autres dirigeants.

Et s’il ne peut mettre à plat leur système de gouvernance honni, ni même concurrencer sur le plan économique ou technologique cet Occident désigné comme l’adversaire, il va mobiliser toutes les ressources apprises durant sa formation d’officier du KGB. Nos auteurs oublient ce qu’avait glissé un jour Henry Kissinger à l’oreille de Poutine : « Tous les dirigeants qui ont réussi sont passés par les services spéciaux ». Les siloviki, comme l’on nomme en Russie les membres des forces sécuritaires et militaires, sont aujourd’hui au pouvoir, à tous les postes stratégiques du pays. La Russie est en guerre ; concluent les auteurs, c ‘est un peu forcer le trait. Du moins le Kremlin considère-t-il ainsi le combat qu’il a initié contre la démocratie, dans son pays comme ailleurs.

Dans cette lutte incessante, Moscou peut compter sur des alliés objectifs de plus en plus nombreux, comme la Chine ou d’autres pays « tombés » les uns après les autres dans un autoritarisme plus ou moins dur : Recep Tayyip Erdoğan en Turquie, Rodrigo Duterte aux Philippines, Abdel Fattah al-Sissi en Égypte, Narendra Modi en Inde, Viktor Orbán en Hongrie ou Jair Bolsonaro au Brésil, liste non limitative. Tous jouent selon lui une même « petite musique » à l’encontre des droits fondamentaux et de la démocratie, auxquels ils opposent des valeurs traditionalistes et nationalistes au travers d’appels incantatoires au peuple. Vladimir Poutine, pour qui la pensée libérale est devenue « obsolète », est un précurseur de cette révolution autoritaire mondiale et plurielle, un redoutable organisateur du travail de sape de l’ordre international tel qu’il a été dessiné après-guerre. Certes, mais n’oublions pas que cet ordre libéral avait été conçu par les Etats-Unis, selon leurs principes, et intérêts.

Même s’il reste fondamentalement sain prend-il réellement en compte les aspirations de l’ensemble de la communauté internationale ? La composition du Conseil de Sécurité reflète-t-elle la réelle hiérarchie des nations ? Pourquoi les Etats-Unis doivent-ils conserver leur prépondérance au FMI et à la BIRD ? Pourquoi enfin qualifier de stratégie du désordre tout ce qui ne s’inscrit pas strictement dans le traditionnel credo occidental, libéral, démocratique ? L’Occident, cela lui fait mal, a perdu le monopole de la vérité. Son modèle n’est plus universel, ni peut-être le plus adapté, comme l’a montré la gestion de la vaccination par l’UE, modèle de gouvernance par la règle. Poutine n’est ni ange, ni bête, même s‘il a la main dure. Mais en le diabolisant à l’extrême on ne rend pas facile la dialogue avec lui, et la Russie dans son ensemble. Or celui-ci reste nécessaire, comme il l’ a été avec Khrouchtchev et Brejnev « Mon voyage à Moscou a donné des résultats satisfaisants et qui je l’espère, se développeront », avait conclu de Gaulle, le 12 décembre 1944. L’histoire est-elle condamnée à rester figée ?

Source : revueconflits

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