LA CÔTE D’IVOIRE COURT VERS UN DRAME écologique, SELON ANTOINETTE KOUKOUGNON-NOGBOU

par | Juin 11, 2020 | Côte d'Ivoire, Dossier, Interview | 0 commentaires

Dans cet entretien accordé à Universel médias, l’écologiste Antoinette Koukougnon-Nogbou attire l’attention des ivoiriens et autorités gouvernementales sur le risque qu’encourt leur pays du fait de la destruction vertigineuse du couvert végétal. Pour elle, l’inculture écologique qu’ils développent sera dramatique.

Vous organisez chaque année, au mois de juillet, la fête de la forêt ivoirienne.  Pouvez-vous nous dire pourquoi une journée dédiée à la forêt ?

Merci d’être venu à nous pour faire comprendre à vos lecteurs et aux populations ivoiriennes le sens de notre combat qui est celui de la protection de nos forêts. Il faut noter qu’au commencement, la Côte d’Ivoire est un pays forestier. Depuis l’indépendance jusqu’à ce jour, le couvert forestier a été considérablement détruit. Conscients de l’enjeu de la forêt dans l’économie et la vie des populations ivoiriennes, nous avons pris notre responsabilité pour interpeler tout le monde, en vue de corriger ce manquement très grave pour notre survie. C’est pourquoi nous décidé de célébrer désormais la forêt ivoirienne.

Pensez-vous que votre message peut passer auprès des populations surtout que celles-ci sont essentiellement à vocation agricole ?

Notre message est un message simple, loin des clivages idéologiques actuels dans notre pays. Il s’adresse à toutes les chapelles, à toutes les ethnies, à tous les peuples et surtout aux générations futures.

Alors, pourquoi s’alarmer pour un simple bois que l’on abat pour faire une plantation ?

Mais dis donc ! Ce que vous dites là est très grave ! Il ne s’agit pas de s’alarmer pour un simple bois qu’on coupe. Si vous saviez le rôle de l’arbre, je suis certaine que vous opteriez pour notre combat. L’arbre épure l’air. L’arbre fertilise la terre. L’arbre rend l’eau potable et pure. L’arbre cristallise le minerai. Maintenant, la forêt en elle-même est source de protection, d’énergie, de médecine, etc. Donc, l’on devrait en prendre soin et non la détruire. Par ailleurs, si nous disons que nous sommes un pays émergent, nous devrions prendre soin de nos acquis naturels et les sauvegarder au lieu de les détruire comme nous le faisons. Les agriculteurs n’ont pas besoin de s’adonner à l’agriculture extensive si tant est que sur de petites surfaces, l’on peut arriver à produire un maximum. Ce ne sont pas les agents de l’Agence nationale d’appui au développement rural (ANADER) et du Centre national de recherche agronomique (CNRA) ne vont pas me contredire.

Dans quel état se trouve aujourd’hui la forêt ivoirienne ?

Il faut retenir que les chiffres officiels qui sont donnés sur la forêt ivoirienne ne sont pas tout à fait justes. En 1960, la Côte d’Ivoire avait un couvert forestier de plus de 16 millions d’hectares. Aujourd’hui, en 2019, le pays se retrouve avec moins d’un million d’hectares de forêt primaire. C’est un drame écologique de voir notre patrimoine forestier dévasté sans être restauré. Les efforts des structures nationales et internationales sont insuffisants. Il y a une inadéquation entre les programmes et les actions menées. Ce n’est pas normal ! Alors que plusieurs institutions internationales s’investissent énormément dans la protection et la sauvegarde de la forêt ivoirienne avec son écosystème. Des mesures doivent être prises en urgence.

Quelles sont les actions que vous avez menées sur le terrain pour lutter contre la déforestation, en tant qu’activiste écologique ?

Notre action avait consisté à créer un parti vert. Le Conseil des écologistes pour la justice et la démocratie (CEJD). Ce parti, avant sa fusion avec un parti socialiste de la place, s’est comporté comme un parti écologiste. C’est-à-dire à travers des déclarations, des dénonciations, des visites sur sites, des rencontres communautaires de sensibilisation, l’écotourisme, etc. Nous avons évalué le niveau de pollution de la décharge d’Akouédo et de la baie du Banco à Attécoubé qui a atteint le point 7. Nous avons également observé la réduction considérable du périmètre de la forêt du Banco au cœur du District d’Abidjan. Sans oublier la mission de notre parti dans les forêts classées, habitées par des orpailleurs et autres agriculteurs clandestins. Pour lutter contre la déforestation massive dans notre pays, nous avons initié des campagnes de reboisement et de création de pépinières forestières dénommée la « Révolution écologique » du CEJD, avec les chefs des terres et les propriétaires terriens.

Pensez-vous que votre message est entendu par le gouvernement ?

Certainement que les gouvernants l’entendent. Mais sont-ils écologistes pour comprendre ce dont nous parlons ? Non ! Ce sont des capitalistes. Un point c’est tout.

Quel est le degré de vos rapports avec   le gouvernement ivoirien et aussi avec les ministères des Eaux et Forêts, de l’Environnement et autres ?

Ces différents ministères ne sont que des ministères de tutelle. C’est tout.

Pourquoi aviez-vous choisi de vous constituer en parti politique ? N’aurait-il pas été plus facile pour vous si vous étiez constitué en une ONG ou un mouvement écologique ?

Je comprends que vous trouviez que c’est plus facile de nous constituer en ONG ou tout autre mouvement. Et je peux vraiment vous comprendre. Un adage le dit bien : «la nature a horreur du vide ». Dans notre pays, la Côte d’Ivoire, il est dénombré plus de 300 ONG et mouvements environnementalistes. Où sont-ils quand la déforestation fait rage, quand les acquis naturels sont détruits, quand la pollution atteint un niveau très élevé au risque de propagation de maladies cancérigènes, quand les sols sont détruits par l’utilisation des pesticides dans l’agriculture, quand la nappe aquifère est polluée ? Ces organisations sont quasi-inefficaces sauf pour glaner du sou qui ne sert pas à leurs missions. Nous avons eu l’idée de créer le parti politique pour être plus efficaces, pour dénoncer, décrier, alerter, informer, sensibiliser, former et permettre le changement des mentalités et des comportements pour une société ivoirienne plus consciencieuse de son environnement. Voilà ce qui nous fait courir.

Parlant des vergers, le commun des Ivoiriens classe l’hévéa parmi les arbres. Partant de ce fait, tous pensent que les plantations d’hévéa ne détruisent pas l’écosystème. Êtes-vous de cet avis ?

Pas du tout, je ne suis pas de cet avis. Certes, l’hévéa est un arbre qui est utilisé dans le programme de l’agroforesterie. Mais vous devez savoir que les plantations d’hévéa et de palmiers sont traitées avec des produits chimiques qui propagent le diphénol A. Cette substance chimique qui est cancérigène se trouve dans la graine de ces palmiers, dans les champignons issus de ces plantations et vendus sur nos marchés. C’est la cause profonde de l’insuffisance rénale et des accidents vasculaires cérébraux (AVC) en Côte d’Ivoire. Les pesticides chimiques utilisés pour traiter ces plantations d’hévéa ne s’évaporent pas du tout. Ils pénètrent dans le sol et contaminent la nappe phréatique dont nous consommons l’eau. Sous ces hévéas et ces palmiers, vous ne verrez aucun écosystème de type forestier se développer. Les champs d’hévéa et de palmiers détruisent les écosystèmes de type forestier. Le gouvernement laisse faire parce que nous sommes dans un régime ultra libéral. Donc, ces pseudos forêts de palmiers et d’hévéa sont des forêts pour les capitalistes en Côte d’Ivoire.

A vous entendre, la Côte d’Ivoire devra donc adopter une vraie politique forestière alors ?

Pour nous écologistes, il faut avant tout adopter la culture écologiste, un comportement écolo-mental pour comprendre les enjeux écologistes. Nous sommes 100% écologistes. C’est pour cela, nous suggérons au gouvernement ivoirien un véritable écologiste avec un véritable programme écologique dans le gouvernement de notre pays, en vue de la prise en compte efficiente de la gestion durable du foncier qui engloberait toutes les questions liées à l’écologie avec, en champ de mire, la sauvegarde du patrimoine naturel de la Côte d’Ivoire.

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